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Soutenir les personnes et provoquer le système ?

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Roch du Pasquier est psychologue clinicien, psychothérapeute et formateur au Copes concernant la pratique de la thérapie systémique. Il écrira un article par mois pour Scope, le blog du Copes, dont celui-ci est le septième. Le sujet de cette rubrique mettra en lumière la thérapie systémique, tant par son histoire que par ses concepts.

 

Soutenir les personnes et provoquer le système ?

Impossible de parler de la provocation sans Don D. Jackson. C’est le psychiatre qui a rejoint la petite équipe de Grégory Bateson à Palo Alto en 1954, celui qui fonde le Mental Research Institute en 1959. C’est avec lui que Paul Watzlawick développe sa Logique de la communication, véritable bible systémique, ouvrage incontournable depuis 1967…

Le changement à l’intérieur de la famille ne pourra advenir que si le thérapeute provoque délibérément la situation de crise, nous dit Jackson. La provocation est ici entendue comme provocation de la fonction homéostatique (la gardienne de l’équilibre familial), et non provocation des personnes de la famille qu’il s’agit au contraire de soutenir. Alors le rôle du thérapeute se situe à l’opposé de celui que la famille voudrait le voir occuper : il va participer à produire le déséquilibre que la famille voudrait éviter.

  • Je n’y comprends rien, objectera le lecteur attentif de la rubrique du mois de février. Comment peut-on s’affilier et provoquer ?

D’accord, retournons auprès de Columbo, vous avez revu un épisode ? Euh… Vous avez reconnu la position basse ? Alors vous avez constaté que la position basse, qui lui permet de s’affilier avec le suspect, n’empêche pas la provocation. On lui dit au revoir et il sort, il revient, on dirait mon chat. Il est imprévisible, dès qu’il a une idée qui lui traverse la tête, hop, il pose une question. Euh, votre chat, il fait ça aussi ? Bon, nous allons avancer pas à pas, il faut user de patience pour emprunter le chemin escarpé de la complexité. Et laissez mon chat en dehors de tout ça !

 

Quand le poids des conflits au sein de la famille est devenu trop lourd, notent Angel, Cordina et Miermont dans le dictionnaire des thérapies familiales, la famille fait appel à un professionnel pour préserver sa structure et pour éviter la crise (…). Si la fonction régulatrice assumée par le patient désigné ne suffit plus à préserver la structure familiale, il faut mobiliser d’autres ressources. La famille va placer le thérapeute au centre et sa présence va lui permettre de se décharger de ses tensions. Elle demande au thérapeute de gérer celles-ci sans remettre en cause les principes de son fonctionnement. C’est sur ce contrat tacite que se bâtit la majorité des interventions auprès des familles : au sein des consultations médicales ou psychologiques, des régulations familiales ou conjugales, des entretiens éducatifs…

Le systémicien va essayer de ne pas se laisser attraper par cette promesse de faux changement. À la famille qui demande « aidez-nous à ne pas changer », il répond en ouvrant sur les autres problèmes. Muni de son hypothèse circulaire qui inclut tous les membres du système, le thérapeute élargit le périmètre autour du patient désigné. Un peu comme s’il arrivait dans une maison impeccable, avec tous les objets rangés à leur place, l’aspirateur passé, les enfants chacun dans leur chambre, et qu’il s’intéressait au jardin. Tiens, il est laissé à l’abandon, sauf par l’adolescent absentéiste et mutique qui en désherbe une partie…

  • C’est pour fumer ses pétards ! précise le père, soudain inquiet de la direction d’un entretien qui échappe à son contrôle tout comme son fils de quinze ans.

En provoquant le fonctionnement linéaire de la famille avec ses hypothèses systémiques, le thérapeute répond à la demande familiale sans s’y conformer. Sa compréhension différente des difficultés ne l’empêche pas de s’affilier à la famille en occupant une position basse : l’intervenant n’est pas le spécialiste de cette famille, tout au plus le petit dernier du « système thérapeutique »(1) qu’il forme avec elle le temps de la séance. Le système thérapeutique, du nouveau qui nous arrive de Rome avec Maurizio Andolfi et ses collègues. Ce sera au programme de notre prochaine rubrique!

 

La position d’écoute et d’ouverture du thérapeute ne s’oppose pas à la provocation. Ces deux attitudes visent des cibles différentes. Ce que les membres de la famille questionnent parfois: « Mais là, vous parlez des relations entre nous, pas de… » untel ou untel ? La position basse et la provocation ne s’affrontent pas : elles marchent main dans la main.

  • Dans votre expertise, dans votre manière d’être auprès de chaque personne, vous vous devez d’être curieux, ouvert et respectueux.

  • Dans votre manière de conduire l’entretien vous devez provoquer le « discours officiel » de la famille, celui que certaines d’entre elles servent années après années aux services sociaux, judiciaires, hospitaliers. Celui que les spécialistes écoutent en attendant l’heure de l’apéro : Ouf, fini pour aujourd’hui, je n’en peux plus avec les Groseille, la mère était déjà dans le service lorsqu’elle était enfant…

En étant avalé par le fonctionnement familial vous devenez un garant supplémentaire de son homéostasie : la famille vous offrira des chocolats ! Ou rien, mais en lot de consolation vous resterez un soutien compréhensif. Et il n’est pas certain que d’écouter une litanie de reproches sur un membre de la famille en présence de tous soit sans effet.

Être provoquant par rapport au système, pour le systémicien, c’est la seule manière d’être thérapeute familial. Au pire, si vous oublier l’affiliation, la famille va refuser de revenir. Au mieux, grâce à ses compétences et aux vôtres, elle va changer : ses règles de communication vont s’assouplir, le patient désigné va se remettre à respirer, du jeu va apparaître dans les rouages, avec du rire, peut-être même de l’amour, oui, de l’amour…

 

Il est donc crucial que le thérapeute puisse saisir rapidement, dans le cadre qu’on lui propose, des éléments significatifs et qu’il en organise une trame alternative, raconte Andolfi. Le processus se termine quand les membres de la famille pourront accepter l’imprévisible(2). Vous voyez, le fonctionnement imprévisible de l’inspecteur Columbo, je vous l’avez bien dit ! Mais Andolfi parle de l’imprévisible à l’intérieur de la famille, pas seulement de l’imprévisibilité du thérapeute, non ? Ah bon ? Oui, peut-être. Au fait, vous voudriez pas écrire la prochaine rubrique ? Ohlala, qu’est-ce que vous êtes susceptible…

 

Roch Du Pasquier

 

(1)M. Andolfi, C. Angelo, « Le système thérapeutique : la troisième planète », La création du système thérapeutique (1987), ESF.