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Récapitulons!

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Roch du Pasquier est psychologue clinicien, psychothérapeute et formateur au Copes concernant la pratique de la thérapie systémique. Il écrira un article par mois pour Scope, le blog du Copes, dont celui-ci est le treizième. Le sujet de cette rubrique mettra en lumière la thérapie systémique, tant par son histoire que par ses concepts.

Récapitulons!

Précédemment, je vous ai entretenu de l’école de Palo Alto et de ses concepts innovants, de la différence et de la complémentarité entre systémie et psychanalyse, du transgénérationnel. Ce n’est pas rien et ce n’est pas grand chose.

 

Dans un besoin de réassurance, je m’astreins à un index des concepts comme vous pouvez en retrouver dans chaque livre dit scientifique. Je glane un paquet de concepts dans mes rubriques et cela me donne du courage. Oui oui, je sais, je suis en retard, ma chronique de fin d’automne risque d’être lue en début d’hiver. L’hiver c’est le ski, la neige, la montagne, est-ce pour ça que mes doigts saisissent Les alpinistes d’Yves Ballu sur les étagère de la bibliothèque qui me fait face ? Ce bouquin comporte un index bien à lui, l’index des sommets. Je chemine un instant : Annapurna me fait songer à une fille que j’aime, Barbet au rouget, le Bec d’oiseau, la dent du Caïman, le Dru qui cogne fort, l’aiguille du Fou… J’aime la poésie des sommets.

Pour côtoyer les sommets, il y a beaucoup d’efforts à faire. Celui qui se bat avec la chimère des concepts le sait ; il en a à peine fini avec l’un qu’un autre se profile à l’horizon, comme l’alpiniste qui profite du sommet pour regarder ceux qui l’entourent.

Aujourd’hui, je suis un alpiniste vieillissant, j’ai appris que je ne pourrais pas tous les gravir. Et puisque la météo est maussade, j’en profite pour étaler la carte de la chaîne du Mont Blanc sur mon bureau qui s’agrandit considérablement.

 

Dans mon index il y a déjà : affiliation (article 6) , apprentissage (9), changement (9), connotation positive (4), croyance (6) et cybernétique (1,4), double contrainte (2,11), éthique relationnelle (12), homéostasie (4,7), hypothèse systémique ou circulaire (5), loyauté (12), méchante connotation positive (4), non-sommativité (8), planète (8), position basse (6), préjugé (6) et provocation (7), recadrage (3,11), règle fondamentale (9), résistance au changement (9), résonance (à vous de trouver), système (8), systémie ou systémique, théorie générale des systèmes (4), thérapie brève (10) et thérapie contextuelle (12), transgénérationnel (12)…

Eh, mais c’est pas mal ! Me voilà ragaillardi et plein d’allant. Bon, il serait étonnant que quelques concepts ne se soient pas égarés en chemin. C’est pour ça qu’en montagne, à plusieurs, on s’encorde. Pour éviter, de retour d’une longue journée en plein air, de s’apercevoir qu’il en manque un à l’appel. Les encorder les uns avec les autres, c’est ce que j’essaie de faire avec les concepts. Maintenant que j’y pense, pour l’index des noms, je compte sur la bonne volonté d’un lecteur assidu.

 

Mais pourquoi cette fastidieuse compilation en guise de préambule ? êtes-vous en droit de vous demander, impatients comme vous êtes.

  • D’abord, pour réhabiliter l’index. Je n’ai jamais vu d’index en guise d’avant-propos, que ce regrettable incident soit ici réparé.

  • Ensuite, pour essayer d’enrayer l’angoisse qui m’étreint lorsque, du sommet d’un concept, tous les autres m’appellent. Et j’ai beau, comme Ulysse, avaler mon tranquillisant, rien n’y fait. Je veux me jeter du sommet pour les rejoindre, leurs chants sont si mélodieux.

 

Mais aujourd’hui, ils ne m’auront pas ! Aujourd’hui, récapitulons !

 

Ce point d’histoire débute dans les années 1930 en suivant l’avant-propos de M. Wajeman.1 Il écrit à la fin des années 90 : « Jusqu’à tout récemment, fasciné par les subtilités de ce qui se passe dans la tête du sujet malade ou perturbé, la psychiatrie s’exerçait dans le cadre restreint du bureau médical, déléguant à l’assistante sociale la tâche d’apporter une aide à la famille de manière à ne pas lui permettre d’entraver la psychothérapie du patient. »

L’écrivain constate souvent que son héros est bien différent de l’ébauche initiale. Celui qu’il a voulu rendre cruel devient comique, un salaud devient séduisant : c’est ce que m’évoque le « jusqu’à tout récemment » de Wajeman. Alors rassurez-vous, c’est encore comme ça que les équipes travaillent le plus souvent. La panacée, c’est toujours l’intra-psychique, que ce soit chez certains psychanalystes comme chez certains neurologues.

 

Wajeman est un optimiste. « L’interdépendance foncière des hommes entre eux, et avec le milieu environnant, évoqué par les philosophes et les poètes, anciens ou plus récents, revient à nouveau au premier plan. » Peut-être fait-il référence au discours d’Aristophane dans le Banquet ? Vous savez, l’histoire où Zeus tranche les hommes en deux pour les punir de vouloir atteindre les cieux parce qu’ils n’ont besoin de personne. Depuis la césure, ils cherchent désespérément l’âme soeur.

La systémie se nomme aussi écologie de la communication.

Il écrit : « Pendant les années trente et quarante, le courant culturaliste et interpersonnel de la psychanalyse américaine, notamment avec H.S. Sullivan, avait crée un terrain favorable au développement de la psychothérapie familiale. » Puis, en parlant des psychanalystes comme Ackermann, Whitaker ou Bowen : « Ils étaient parvenus à concevoir que très souvent les symptômes d’un enfant étaient le signe extérieur de relations perturbées au sein de la famille. » Oui, c’est important de reconnaître nos aïeux thérapeutes, ils ont abattu un sacré boulot.

« La rencontre de ces psychanalystes avec le courant de recherche dirigé par Bateson à Palo Alto semble avoir été décisive pour l’évolution » des thérapies familiales. Pourquoi « semble » elle l’a été ou elle ne l’a pas été ? Sans hésiter, je dirais qu’elle l’a été. Les psychanalystes ont largement utilisé les concepts systémiques dans leur travail avec les familles. Pour certains, mais la mauvaise foi n’est pas qu’une spécialité psychanalytique, en omettant curieusement de rendre à César ce qui lui appartient. Ce n’est pas nouveau, certains thérapeutes ont le narcissisme fragile.

L’auteur répond au « semble » dans le paragraphe suivant dans lequel toutes les notions nouvelles qui apparaissent au début des années 60 sont fondées sur la cybernétique : la famille est un système, les communications sont circulaires avec des rétroactions2, il existe des communications paradoxales, un symptôme peut être la solution d’un problème relationnel, etc…

 

Dans le cadre de son avant-propos, Wajeman ne mentionne pas les élaborations autour du transgénérationnel. Cela l’éloignerait sans doute trop de l’approche structurale de Salvador Minuchin qu’il introduit. Le transgénérationnel a une place importante dans le développement des thérapies familiales. Et je me demande soudain : peut-être que ce concept pourrait faire fonction de chaînon manquant entre la psychanalyse et la systémie ? Peut-être que le transgénérationnel est aux thérapies familiales psychanalytiques et systémiques ce que l’Australopithèque est au singe et à l’homme ?

Une voix intérieure m’arrête : « Ne deviens pas prétentieux ! » Il est vrai que j’accepte parfois difficilement de ne pas réussir à relier. Tant pis ! j’en ai fait une spécialité systémique, celle d’énoncer des hypothèses circulaires aux familles. C’est comme ça que je suis devenu thérapeute. Plus jeune, avant d’enchaîner les concepts, je voulais devenir guide de haute montagne pour enchaîner les sommets.

 

Le transgénérationnel enchaîne les générations, nous y reviendrons lors de la prochaine rubrique.

 

Le seul mérite de cet article, c’est de nous arrêter un instant pour regarder en arrière afin de prendre la mesure du chemin parcouru. C’est comme pour l’ascension de l’Annapurna, c’est plus facile pour qui réussit à se reposer au camp de base avant de démarrer.

Inutile de refuser le temps qui passe et les projets qui se bousculent, ma prochaine rubrique sera pour l’année prochaine. Je vous souhaite donc une fin d’année calme et heureuse, une fin d’année teintée de ce que Flaubert écrivait à sa bien aimée en parlant des oeuvres d’art : « Ce qui me semble le plus haut dans l’art, ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver.3 »

 

R. Du Pasquier

1 Avant-propos in Familles en thérapie, S. Minuchin, Érès.

2 ou feedback, dans le sens d’une boucle de rétroaction qui a pour fonction de conserver l’équilibre du système familial.