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Recadrage et contre-culture

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Roch du Pasquier est psychologue clinicien, psychothérapeute et formateur au Copes concernant la pratique de la thérapie systémique. Il écrira un article par mois pour Scope, le blog du Copes, dont celui-ci est le troisième. Le sujet de cette rubrique mettra en lumière la thérapie systémique, tant par son histoire que par ses concepts.

Article #3 Recadrage et contre-culture

La contre-culture se distingue par une opposition consciente et délibérée à la culture dominante. Nous voici revenu à San Francisco, la maison bleue est adossée à la colline, on y vient à pied, on ne frappe pas, ceux qui vivent là ont jeté la clef… Été 1967 : plus de 100000 jeunes hippies envahissent le quartier de Haight-Ashbury, les enfants fleurs et les belles personnes aspirent à une fraternité universelle.

À Palo Alto, le Mental Research Institute poursuit son travail. Paul Watzlawick, thèse de philosophie italienne et diplôme de psychologie suisse en poche, a rejoint les Etats-Unis. En 1960, Donald D. Jackson l’invite à Palo Alto. Avec Haley et Jackson, ils vont tous les trois développer des techniques de recadrage pour fonctionner autrement avec les familles. Ici aussi, la contre-culture fait son oeuvre créatrice, en opposition à la psychiatrie et à la psychopathologie traditionnelle. Faisant fi des réponses habituellement apportées, ils innovent, peuvent féliciter une mère surprotectrice d’être capable de se dévouer corps et âme pour son fils, un violent conflit dans la famille n’est plus l’indice d’une indifférenciation alarmante, mais un moyen de tester la proximité et le partage de la solidarité dans des conditions extrêmes.

« L’objectif est de réorienter la famille, par un recadrage de la réalité, vers une nouvelle manière de voir leurs interactions de façon plus positive, de leur communiquer quelque chose à ce propos, et de les laisser ainsi plus ouverts au changement. Ce recadrage est voisin de la connotation positive (1)», mais ça, nous y reviendrons dans notre prochaine rubrique ! Pour l’heure, je suis en rendez-vous avec des parents sympathiques et attentionnés qui m’expliquent l’angoisse d’Élodie pendant leur visite de la Grande Galerie de l’Évolution. Je demande: La Grande Galerie ? C’est là où il y a tous les animaux énooormes, les squelettes de dinosaures, la baleine, Ohlala… (Élodie me regarde avec un sourire). Elle a machouillé toute la manche de son tee-shirt, m’explique le père. Après, elle a refusé d’avancer, rajoute la mère. Je m’adresse à Élodie : Et le mamouth, il est trop gros, oh non, ça fait trop peur! Les parents font une drôle de tête, maintenant Élodie raconte plein de choses, déplace les coussins, prend un petit tigre sur le bureau. Je reprends : Votre fille a fait preuve d’une belle intelligence, elle a su trouver la manière de vous faire comprendre qu’elle avait peur, que les squelettes géants l’effrayaient. Comme ça, sans un mot, elle vous le fait comprendre du premier coup ! Quelle efficacité!

Le recadrage, pas difficile à appréhender, n’est pas forcément facile à réaliser. S’il modifie le regard, il ne doit pas provoquer les personnes. Il ne peut être «entendu» que lorsque l’alliance avec le thérapeute est solide. La situation résumée ci-dessus prend le temps long de l’entretien. Même si le thérapeute entrevoit rapidement la direction d’un recadrage, il sait que celui-ci sera totalement inefficace si il n’est pas énoncé au bon moment. Le bon moment, c’est à la sensibilité de chacun de l’estimer.

Recadrage est absent du Petit Robert mais recadrer (redéfinir le cadre, l’orientation d’un projet ou d’une action) y figure. Le verbe est encadré par recacheter (cacheter vient de cacher) et recalage (décalage, mise en équilibre à partir de plusieurs cales). Pour le thérapeute, cela reviendrait-il à recaler les interactions et à identifier les non-dits ? Difficile de résister lorsque l’orthographe des mots nous réserve une coïncidence aussi signifiante.

J’ai relu, pour les besoins de cette rubrique, L’approche clinique de Palo Alto et j’y ai découvert l’importance du recadrage pour cette école. « Pour l’équipe du MRI, l’acte thérapeutique essentiel consiste à amener le patient à renoncer à ses tentatives de solutions inadéquates », notent les auteurs (2) . C’est pour cela que le thérapeute, avant toute tentative de recadrage, doit comprendre la cohérence du fonctionnement de son patient. C’est ce que nous ne faisons jamais lorsque nous conseillons à quelqu’un d’agir de telle ou telle manière alors que nous ne le connaissons pas ! À mon sens le recadrage n’est nullement une technique qui influence, qui enferme ou qui soumet, c’est exactement le contraire, c’est une proposition d’ouverture au regard de l’autre. Et « de toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu’il n’existe qu’une seule réalité », racontait Watzlawick. Difficile de ne pas être d’accord avec lui en ces temps troublés.

Pour approfondir l’art de trouver un nouveau cadre, je ne peux que vous renvoyer au chapitre 8 de Changements. Vous y apprendrez comment Tom Sawyer transforme une peine d’intérêt général en une expérience enrichissante, ou pourquoi un vendeur bègue reçoit l’ordre de continuer à bégayer. Une dernière définition? Recadrer signifie donc modifier le contexte conceptuel et/ou émotionnel d’une situation, ou le point de vue selon lequel elle est vécue, en la plaçant dans un autre cadre, qui correspond aussi bien, ou même mieux, aux « faits » de cette situation concrète, dont le sens, par conséquent, change complètement (3) .

Le jeans à pattes d’eph, la révolution sexuelle, l’influence bouddhiste, l’autoconsommation, des « inventions » que s’empresse de récupérer la culture dominante. Dans les années 60, avec le développement des thérapies familiales et d’une psychiatrie digne de la contre-culture, les mythes des soignants évoluent. Des institutions utopistes voient le jour, qui n’ont pas peur de la maladie mentale. Aujourd’hui, certains cherchent à survivre au 1984 (4) généralisé qui s’impose avec le changement de siècle (5) , pas beaucoup plus tardivement que ne l’avait anticipé George Orwell. Un pédagogue qui conserve sa bienveillance face à l’échec de son élève, un éducateur qui refuse de blâmer, un médecin qui n’identifie jamais le malade avec sa maladie, l’interprétation du psychanalyste qui ouvre sur la logique de l’inconscient : tous ces recadrages participent de notre capacité à résister au mythe de l’homme machine, au cyborg de demain, à celui qui vivra mille ans.

Roch Du Pasquier

Image 1 – La pochette « Cheap Thrills » : Robert Crumb, dessinateur de la contre-culture, illustre la pochette de l’album de Janis Joplin, icône du Flower Power. 

Image 2 – Les hippies proposent un recadrage incongru de la guerre du Vietnam, il n’est pas entendu.

(1) Dictionnaire des thérapies familiales, sous la direction de J. Miermont, Payot.

(2) J.J Wittezaele, T. Garcia, in Panorama des thérapies familiales (1995), Seuil.

(3) P. Watzlawick, J. Weakland, R. Fisch, Changements (1975), Seuil, Points essais.

(4) G. Orwell, 1984 (1950), Folio.

(5) cf le Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire.

 

Pour lire les précédents articles de Roch du Pasquier :

Article #1 – Le début des thérapies familiales systémiques : L’école de Palo Alto

Article #2 Double bind, double lien ou double contrainte