Sign up with your email address to be the first to know about new products, VIP offers, blog features & more.

[mc4wp_form id="6"]

L’écosystème systémique

Posted on

Roch du Pasquier est psychologue clinicien, psychothérapeute et formateur au Copes concernant la pratique de la thérapie systémique. Il écrira un article par mois pour Scope, le blog du Copes, dont celui-ci est le quinzième. Le sujet de cette rubrique mettra en lumière la thérapie systémique, tant par son histoire que par ses concepts.

 

L’écosystème systémique

 

 

« Je ne crois pas au réchauffement climatique », « C’est un canular », « On ne va pas passer trop de temps à parler des forages dans l’Arctique, pas vrai ? » Ce doit être l’effet de Donald Trump sur mon climat interne, mais ce mois-ci j’éprouve le besoin de vous parler d’écologie. Il y a aussi que notre hiver se transforme en saison des pluies.

L’écologie est l’étude des milieux où vivent les êtres vivants ainsi que des rapports de ces être entre eux et avec le milieu (Petit Robert). Un mot défini par les relations qu’il tisse avec son milieu, voila qui est intéressant pour le systémicien ! L’écosystème est l’unité écologique de base formée par le milieu et les organismes qui y vivent. Et je lis dans le dictionnaire des thérapies familiales : L’écosystème familial permet l’apprentissage, pour la progéniture, des conditions de vie et de survie au sein de l’environnement minéral, végétal, animal et social1.

 

 

Nous sommes dans les années 1950 et 1960 après Jésus-Christ. Tous les États d’Amérique sont occupés par une psychiatrie à coups de Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders. Le DSM ne se préoccupe pas de l’étiologie des pathologies : pffuit ! aucun contexte, du Donald Trump avant l’heure… Tous ? Non ! Un village peuplé d’irréductibles chercheurs résiste encore et toujours à l’envahisseur. À Palo Alto ils inventent une causalité nouvelle dite « circulaire »… Et la vie n’est pas facile pour les garnisons retranchées de l’autre côté du pays comme le Danvers State Hospital, le New Jersey State Hospital ou le Kings Park State Hospital spécialisé dans les lobotomies préfrontales et les électrochocs.

Au centre des États-Unis, le Winter Veterans Hospital de Topeka (Kansas) traite les vétérans de la Seconde Guerre mondiale. Son psychiatre Karl Menninger demande à Georges Devereux de venir soigner un indien des plaines2… Est-ce que, concernant la psychopathologie, l’ouverture d’esprit augmente en s’approchant du Pacifique ?

 

Les thérapeutes français découvrent Vers une écologie de l’esprit en 1977. Grégory Bateson y rassemble ses articles principaux et il écrit dans son introduction :

Les questions que soulèvent ce livre sont bien des questions écologiques : Comment les idées agissent-elles les unes sur les autres ? Y a-t-il une sorte de sélection naturelle qui détermine la survivance de certaines idées et l’extinction ou la mort de certaines autres ? Quel type d’économie limite la multiplication des idées dans une région donnée de la pensée ? Quelles sont les conditions nécessaires pour la stabilité (ou la survivance) d’un système ou d’un sous-système de ce genre ?

 

 

 

El Palo Alto, le séquoia toujours vert qui a donné son nom à la ville. Difficile de trouver plus bel emblème pour le berceau de l’écosystémie.

 

 

 

Bateson propose le problème suivant à ses étudiants : Une mère récompense son fils d’une glace à chaque fois qu’il mange des épinards. Question : quelle information supplémentaire nous est nécessaire pour que nous soyons en mesure de prévoir si l’enfant est amené : a) à aimer ou à détester les épinards; b) à aimer ou à détester la glace; c) à aimer ou à détester sa mère ? Et il explique que les ramifications multiples de ce problème sont inextricables en restant sur la planète scientifique habituelle. Ce dont on avait besoin pour décider, écrit-il, devait porter sur le contexte du comportement de la mère et du fils. Il est devenu clair que c’était ce phénomène du contexte, ainsi que celui, étroitement lié, de la signification, qui définissaient la ligne de séparation entre la science dans l’acception « classique » du terme et le type de science que j’essayais de bâtir. Prenez le temps de relire cette phrase attentivement et vous verrez toute la systémie éclore !

 

Dans son livre qui reprend le déroulement des recherches de sa mère, Matteo Selvini nous parle de l’optique écologique en termes clairs. Beaucoup de thérapeutes familiaux sont passés d’une vision individuelle à une vision familiale sans parvenir à penser systémique. Cela mène à un réductionnisme, écrit-il : ne pas savoir regarder ni au-delà, ni en deçà de la famille. Au contraire, penser systémique signifie élargir le champ d’observation, pas nécessairement à la famille mais à n’importe quel sous-sytème en interaction significative avec le phénomène, objet d’étude et de thérapie (p. 201).3 Le phénomène ? Par exemple le symptôme « apporté » par le patient désigné.

 

À la naissance du XXIe siècle, Jacques Miermont nomme le concept initié par Bateson « éco-étho-anthropologie ». Il permet de repérer chez l’homme les interférences entre ses actions, ses conceptions, les dispositifs internes qui les initient, et les environnements naturels-artificiels qui leur donnent un sens. (p. 259) Et plus loin, sur le plan écologique : la tâche du thérapeute est de favoriser les connexions entre les sources vitales, la création de contexte protecteurs et stimulants, et le recours aux objets techniques qui conviennent le mieux aux patients… Une guitare, une caméra, des feutres et des crayons, ou une paire de bonnes chaussures de randonnée. Ce faisant, Miermont se rapproche de son confrère Mony Elkaïm qui conclut son Panorama par une ouverture à une sensibilité écologique et artistique. Nous sommes, écrit-il, comme thérapeutes, des producteurs et des utilisateurs de significations. Or ces significations, dès lors qu’elles deviennent des modèles explicatifs dominants, risquent de masquer la richesse multiforme des mutations toujours possibles.4

 

 

« Le soi-disant spécialiste en sciences du comportement, qui ignore tout de la structure fondamentale de la science et de 3000 ans de réflexion philosophique et humaniste, ferait mieux de se tenir tranquille, au lieu d’ajouter sa contribution à la jungle actuelle des hypothèses bâclées » écrivait Bateson en 1970. J’ai pensé à Donald Trump : au lieu d’ajouter sa contribution à la destruction de la planète. Puis, en pleine crise de mégalomanie : Je vais adresser ma chronique au résident actuel de la Maison-Blanche. Doivent manquer de systémiciens autour du bureau ovale ! Mais j’oubliais, Washington n’est pas du même côté que Palo Alto, et sur la côte Est ça doit faire belle lurette qu’ils sont envahis par les neurosciences cognitives…

Souvenez-vous : penser l’écosystème systémique c’est élargir le champ de l’observation. Concrètement, avec la famille en séance, c’est ouvrir sur les autres problèmes, quitter la demande initiale qui ne se formule que par le biais du symptôme. Lorsqu’on oublie de le faire, tôt ou tard la nature reprend ses droits : le symptôme s’aggrave puisqu’il n’est pas entendu au niveau symbolique ou les rivières sortent de leurs lits. Pour la famille on parle de crise, pour les rivières du plan vigicrues.

Avec toute cette eau qui coule, je flotte, indécis. J’ai envie d’aller pagayer dans les couloirs du RER C qui barbotent dans les eaux de la Seine. Alors il est possible que le mois prochain, je vous entretienne des objets flottants.

Roch Du Pasquier

 

1 « Écosystème » in Dictionnaire des thérapies familiales, J. Miermont, Payot.

2 Jimmy P., psychothérapie d’un indien des plaines, film d’A. Desplechin, 2013 (tiré du livre éponyme de G. Devereux, 1951).

3 Matteo Selvini, Mara Selvini Palazzoli – histoire d’une recherche (1985), ESF.