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La loyauté et le transgénérationnel

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Roch du Pasquier est psychologue clinicien, psychothérapeute et formateur au Copes concernant la pratique de la thérapie systémique. Il écrira un article par mois pour Scope, le blog du Copes, dont celui-ci est le douzième. Le sujet de cette rubrique mettra en lumière la thérapie systémique, tant par son histoire que par ses concepts.

 

 

La loyauté et le transgénérationnel

Je passe de « transfert » à « transmission de pensée » dans le Dictionnaire des thérapies familiales.[1] Plus loin « transmission multi-générationnelle : voir mémoires transgénérationnelles. » Je recule à la lettre M en m’interrogeant sur la part éminemment  subjective de la création d’un dictionnaire. Les mémoires transgénérationnelles sont des dispositifs de stockage d’informations liées à l’acquisition… Je referme le dictionnaire, ce n’est pas ce que je cherche. Et puis, je ne sais pas pour vous, mais ce langage aride de cybernéticien de la première heure me démotive.

Aïe, mes aïeux ! l’excellent ouvrage d’Anne Ancelin Schützenberger sur les liens transgénérationnels, arrive à mon secours dans un nuage de vapeur. Ses roues grincent lorsqu’il stoppe pile en face de moi, sur le bureau, vieux train plein de voyageurs. Il est difficile de comprendre les liens transgénérationnels, nous dit Ancelin Schützenberger en présentant les concepts  de Boszormenyi-Nagy, parce que rien n’est clair, chaque famille a sa manière à elle de définir la loyauté et la justice.[2] Vous voilà prévenus. Les règles qui concernent le fonctionnement du système familial sont autant implicites qu’explicites, mais essentiellement implicites, ajoute-t-elle. Et les membres de la famille n’en sont pas conscients. Quittons un peu la planète systémique de Palo Alto qui nous est devenue familière pour suivre les traces à demi effacées de nos aïeux…

 

Ivan Boszormenyi-Nagy est né en 1920 à Budapest. Il devient psychiatre en Hongrie et émigre aux États-Unis. Il abandonne progressivement les thérapies individuelles dans les années 50 mais il reste persuadé que le sujet ne se limite pas aux interactions avec son milieu. Pour lui, l’homme peut réussir à être plus libre que celui qui est défini par la systémie qui débute. Il invente l’approche contextuelle au croisement de l’approche systémique et de la psychanalyse pour travailler autrement avec les familles. Avec la thérapie contextuelle, c’est-à-dire l’attention portée au contexte, au tissu relationnel qui existe entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent, Boszormenyi-Nagy va porter son attention sur la dimension de l’éthique relationnelle.[3]Avec l’éthique relationnelle vont apparaître des concepts comme ceux de la loyauté et de la justice. Bon, il n’est pas question dans cet rubrique de reprendre tout le travail de ce thérapeute, simplement d’en avoir un aperçu.

Nagy, avec sa définition du sujet au sein de son système familial, considère que toutes les personnes impliquées dans une relation sont responsables de celle-ci. Les décisions et les actions du  sujet influencent celles des autres, c’est de là que va découler la loyauté, ou plutôt les loyautés qui traversent les générations. Catherine Ducommun-Nagy, la femme d’Ivan Boszormenyi-Nagy, définit la loyauté en ces termes : c’est d’abord ce qui nous lie à nos parents et guide nos décisions dans toutes les situations ou nous nous trouvons placés devant un choix : allons-nous faire comme nos parents l’ont fait ou faire comme les autres ? Devons nous rester disponibles pour les nôtres ou nous engager dans de nouvelles relations ? La notion de loyauté implique que nous fassions des choix (…) Dès lors, chaque fois que nous plaçons les intérêts de nos proches avant ceux des autres, nous redéfinissons ce qu’est notre famille. Et par conséquent nous définissons qui nous sommes.[4]

 

Exemple. Elle me raconte que son père est parti juste après avoir mis sa soeur enceinte. Je ne suis pas sûr d’avoir bien entendu.

Bon, c’est pas vraiment un inceste, précise-t-elle, ma soeur c’est ma demi-soeur, c’est pas la fille de mon père quoi…[5]

Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris qu’elle enchaîne déjà.

Ma mère, elle n’a rien fait, rien vu. Elle n’a jamais rien fait ! ajoute-elle enragée.

Dans son entreprise il y a les connards qui ne font rien et ceux qui laissent faire. Elle rêve de les passer tous au fusil-mitrailleur. Depuis que sa mère est malade, ça empire. Les services sociaux lui demandent une participation financière car sa mère doit être placée en structure spécialisée, je voudrais qu’elle crève ! me dit-elle en se demandant pourquoi ça fait tellement mal.

Va-t-elle faire comme son père et sa grande soeur, partir sans se retourner, ou se laisser faire comme sa mère ? Ne rien voir, payer pour sa mère, payer pour l’amour qu’elle n’a jamais reçu. Comment donner alors qu’on a rien reçu ?

 

Pour Nagy, l’éthique renvoie à la responsabilité que chaque personne a envers l’autre. Il y aura des conflits pour rééquilibrer le grand livre dans lequel la famille tient la comptabilité de ce que chaque membre peut recevoir et de ce dont il doit s’acquitter vis-à-vis des autres. Nagy utilise la métaphore du grand livre des comptes pour décrire la nature des échanges entre l’enfant et ses parents. Dans l’exemple précédent, malgré tous les efforts de cette femme, le livre n’est jamais à jour. Elle ne réussit qu’à hurler. Dans le principe du grand livre chacun donne autant qu’il reçoit. S’il est juste que l’enfant reçoive, alors il est juste qu’il rembourse lorsque ses parents sont vieux et qu’ils ont besoin de son aide. Comment faire pour rembourser lorsque, petite fille, j’étais déjà la mère de ma mère ? se demande la patiente. Sa haine est un cri de désespoir. La seule solution qu’elle a trouvée pour signifier qu’elle ne pouvait rien rembourser à une mère qui lui doit tellement.

Je réouvre mon Dictionnaire des thérapies familiales à « grand livre », je parcours l’article en diagonale et je m’arrête sur ardoise pivotante.  Je lis : quand les comptes n’ont pu être réglés entre deux membres de la famille, une tentative de « règlement » peut se faire par l’implication d’un tiers « innocent », par exemple le conjoint ou un enfant, substitut du débiteur ou du créancier. Ce phénomène serait à l’origine de la transmission transgénérationnelle des comportements symptomatiques.

 

La clinique le montre à profusion au thérapeute qui n’est pas totalement enfermé dans des croyances qui empêchent de voir et d’entendre. Le transgénérationnel surgit de partout. Il est comme nos aïeux qui apparaissent lorsque l’on profite des vacances pour rendre visite à sa tante et ouvrir avec elle l’album des vieilles photos de famille. Ils sont tous morts dans l’album, ils ont été arrachés les uns aux autres, ils n’ont pas toujours eu le temps de se dire au revoir. Et pourtant ils sont là, photos jaunies, remontant du passé, et nous nous retrouvons avec eux. Les fautes éthiques de nos aïeuls traversent les générations et viennent se manifester dans nos familles et dans nos couples, accueillons-les pour nous en libérer !

 

En novembre, je ne sais pas encore de quoi je vais vous parler. Pour vous, la prise de risque sera maximale.                                                                                                             

Roch Du Pasquier

 

[1]              sous la direction de J. Miermont, Payot.

[2]              A. Ancelin Schützenberger, Aïe, mes aïeux ! (1993), Desclée de Brouwer.

[3]              pour approfondir : P. Michard, La thérapie contextuelle de Boszormenyi-Nagy (2005), De Boeck.

[4]              Ces loyautés qui nous libèrent (2006), J-C Lattès.