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Double bind, double lien ou double contrainte

Roch du Pasquier est psychologue clinicien, psychothérapeute et formateur au Copes concernant la pratique de la thérapie systémique. Il écrira un article par mois pour Scope, le blog du Copes, dont celui-ci est le deuxième. Le sujet de cette rubrique mettra en lumière la thérapie systémique, tant par son histoire que par ses concepts.

Article #2 Double bind, double lien ou double contrainte

Dès que l’on devient français, nos ancêtres sont gaulois. Heureusement pour nous, dès que l’on subit une double contrainte, l’on ne devient pas psychotique. C’est la saillie d’un ex-président qui cherche à le redevenir et sa surenchère médiatique qui me fournit le prétexte de cette deuxième rubrique.

Dans Astérix, comme chacun le sait, un village peuplé d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur. Pour entrer dans les subtilités de la double contrainte il vous suffit de lire ou de relire les pages 31 et 32 d’Astérix en Corse : « Tu as parlé à ma soeur, affirme le corse au romain. Ah? … Je ne savais pas que… Je n’aime pas qu’on parle à ma soeur, dit-il en dégainant son canif. Mais… Elle ne m’intéresse pas votre soeur. Elle te plaît pas ma soeur ? » La menace se précise, le légionnaire ne comprend rien mais il le sent. Quelque chose se resserre autour de lui, quelque soit son choix, qu’il s’intéresse ou non à la soeur du corse : « Mais si, bien sûr, elle me plaît… AH, ELLE TE PLAÎT MA SOEUR!!! RETENEZ-MOI OU JE LE TUE, LUI ET SES IMBÉCILES! » Là-bas, à l’autre bout du couloir, c’est comme une deuxième porte qui viendrait de claquer, condamnant la dernière issue. La double contrainte se referme et le légionnaire détale, terrorisé et hagard.

La contrainte a perdu le sens physique de gène dans des vêtements trop étroits, celui de retenue, pour ne plus signifier que : action de contraindre quelqu’un à agir contre sa volonté, obligation. (1) Alors, qu’est-ce que la double contrainte ? Est-on deux fois retenu ou deux fois obligé ? Plus loin, dans les pages papier à cigarettes du dictionnaire, on trouve aussi : Lien, du latin ligament, qui sert à attacher. Par la suite le lien devient ce qui unit affectivement et moralement. Ce qui retient, ce qui oblige, ce qui unit, double lien et double contrainte sont bel et bien synonymes.

À Palo Alto, en 1956, Gregory Bateson et son équipe recherchent les spécificités des communications dans les familles avec un membre schizophrène. Dans la double contrainte, les contraintes s’opposent et chacune contient l’interdiction de l’autre. Rappelez-vous : « Oui » et le corse va vous taper dessus, « Non » et cela ne va pas bien se passer. Dans la BD, le légionnaire subit cette double contrainte paradoxale, et de militaire venu pour perquisitionner avec sa troupe il se transforme en un enfant peureux, confus, qui a oublié son objectif initial. L’équipe de Bateson découvre que c’est le membre schizophrène de la famille qui est la victime des doubles liens. Sur la planète systémique de Palo Alto, nous avons changé d’orbite, ce sont les communications de la famille, lorsqu’elles bloquent le sujet, qui sont à l’origine des pathologies individuelles. C’est dans cette optique que la schizophrénie va être perçue : s’isoler, avoir des hallucinations, c’est une solution pour « survivre » aux doubles contraintes. Enfin, survivre… Toute schizophrénie fait songer à la mise à mort de la psyché (2) , le clinicien le sait.

Existe-t- il d’autres solutions pour quitter la double contrainte ? se sont demandés les chercheurs. Sans entrer dans une complexité qui déborderait de la page, Paul Watzlawick précise que le double bind ne résulte pas d’injonctions contradictoires mais d’injonctions paradoxales. Une injonction contradictoire permet de faire un choix, même néfaste, alors qu’une injonction paradoxale en double bind rend impossible l’éventualité même du choix : tenter de faire un choix, c’est choisir en même temps l’alternative qu’on avait cru éliminer. (3) La seule solution pour notre légionnaire, c’est la fuite. Pour Watzlawick, on ne sort d’une double contrainte que par un recadrage qui permet de changer de niveau. Un exemple. Un fils vient de réussir son internat de médecine. Sa maman, folle de joie, lui offre deux cravates. Danger ! se dit le fils qui connait sa mère. Si je mets la première elle va hurler : Et l’autre, tu n’aimes donc pas l’autre ? Il décide alors de nouer ses deux cravates côte à côte. Là, peut-être va-t- elle pleurer : Tu veux donc me rendre folle ? Mais malgré cette accusation culpabilisante le fils aura réussi, en ce plaçant sur le terrain de l’humour, à changer de niveau.

Une technique originale de recadrage, mais ça, nous y reviendrons dans notre prochaine rubrique !

Roch Du Pasquier

 

(1) Dictionnaire Historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, leRobert.

(2) P. Cl. Racamier, Les schizophrènes (1990), Petite Bibliothèque Payot.

(3) Dictionnaire des thérapies familiales, sous la direction de J. Miermont, Payot.