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Un exemple de recadrage qui prend la forme d’une double contrainte

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Roch du Pasquier est psychologue clinicien, psychothérapeute et formateur au Copes concernant la pratique de la thérapie systémique. Il écrira un article par mois pour Scope, le blog du Copes, dont celui-ci est le onzième. Le sujet de cette rubrique mettra en lumière la thérapie systémique, tant par son histoire que par ses concepts.

 

 

Un exemple de recadrage qui prend la forme d’une double contrainte

 

Une lecture de vacances m’a amené sur les pas de l’ingénieux Don Quichotte de la Manche. Vous connaissez Don Quichotte, le chevalier errant, et Sancho Pancha, son écuyer peureux qui le suit partout dans l’espoir de gagner un archipel ? Don Quichotte se jette dans toutes les batailles, l’écuyer y gagne beaucoup de coups et de bosses mais aucun archipel, des désaccords apparaissent au sein du couple.

 

Lorsque Don Quichotte décide de rester seul, dans un endroit désert, afin d’y faire pénitence pour montrer sa loyauté envers sa dame Dulcinée, Sancho se met à douter des choix particuliers de son maître qui veut imiter Amadis de Gaulle, le plus grand des chevaliers errants, ou Roland le valeureux… Moi, il me semble que ces gens-là avaient de bonnes raisons de faire ces pénitences et ces sottises. Mais vous, monsieur, vous n’avez aucune raison de devenir fou ! tente de le raisonner Sancho. Quelle dame vous a montré du dédain ? Quelles preuves avez-vous que Mme Dulcinée du Toboso ait pris du bon temps avec un autre, Maure ou Chrétien ?
Et quel rapport peut-il bien y avoir entre les tribulations du chevalier et nos affaires systémiques ?

 

– Tout est là; et c’est justement ce qui donne son prix à cette affaire. Qu’un chevalier errant devienne fou pour une raison, bonne ou mauvaise, on n’a pas à lui en savoir gré. Mon mérite est de perdre le jugement sans motif, donnant ainsi à penser à ma dame que, si je fais cela à froid, que ne ferais-je à chaud ! (Cervantes savait ménager son suspens. Conservez un peu de patience pour poursuivre la lecture, je vais abréger le texte original (1) ) Ainsi donc, Sancho, ne perds pas de temps avec tes conseils : je ne renoncerai pas à une imitation si rare, si heureuse, si nouvelle. (Dans une perspective psychologique classique on pourrait dire : Don Quichotte est un hystérique, il imite, et ne veut pas lâcher le bénéfice de ses symptômes) Fou je suis, et fou je serai jusqu’à ce que tu reviennes, avec la réponse à une lettre que tu vas aller porter de ma part à ma dame Dulcinée. Si cette réponse est telle que ma constante le mérite, ma folie et ma pénitence prendront fin sur-le-champ. Dans le cas contraire, je deviendrai fou pour de bon; et, dans cet état-là, je ne souffrirai plus.

 

Certes, le roman moderne évite les tunnels de dialogue, mais est-ce toujours un progrès ? Si vous avez tenu le choc jusque-là, nos affaires systémiques s’éclairent-elles ? C’est un exemple de recadrage des doutes de Sancho qui prend le forme d’une double contrainte (cf article n°2). Ce qui est remarquable c’est que cette double contrainte – si ma Dulcinée m’accepte la folie me quittera, si elle me rejette je serai fou pour de bon – n’est pas efficace de la même manière que celle du Corse face au Romain, par la terreur. Bien au contraire, la double-contrainte de Don Quichotte tire son efficacité de sa mansuétude. « Ainsi, quelle que soit sa réponse, je sortirai de la confusion et du tourment où tu m’auras laissé : sain d’esprit, je jouirai du bien que tu m’annonces; fou, je ne sentirai plus rien du mal que tu m’apporteras. » Une démonstration logique qui a traversé les siècles.
Bon, le clinicien y trouverait des choses à redire : un clivage si parfait entre la part folle et la part « plus normale » de la personnalité n’existe pas, être fou ne veut pas dire ne pas souffrir… Mais Cervantes était un ancien soldat, pas un thérapeute, et nous sommes à l’aube du XVIIe siècle ! Dans la rubrique précédente sur la double contrainte, je n’avais pas pris le temps de me pencher beaucoup sur son anti-missile, la double contrainte thérapeutique. J’avais signalé rapidement les
possibilité de l’humour pour trouver une troisième voie. Ici, la force de la double contrainte, « thérapeutique » car elle permet à Sancho de changer, réside dans la capacité de Don Quichotte à rassurer Sancho en l’affiliant à sa vision du monde.

 

Si l’écuyer abandonne la partie sur ce point, il repasse à l’attaque sur un autre. Le heaume de Don Quichotte n’est qu’un plat à barbe, il voudrait bien que son maître en convienne. Voici la réponse du chevalier : « Est-il possible que, depuis le temps que tu es avec moi, tu n’aies pas encore compris que toutes les choses qui concernent les chevaliers errants semblent n’être que des chimères, des sottises, des absurdités, et aller à rebours de toutes choses ? » Les chevaliers errants étaient-ils des systémiciens ? me suis-je demandé confus et allongé sous les palmiers face à la mer immensément bleue. Don Quichotte continua : « Voilà pourquoi ce que tu crois être un plat à barbe me semble à moi être le heaume de Mambrin; et un troisième y verrait encore autre chose… » Vous pourrez poursuivre la lecture à la page 271 si vous le désirez. Je ne vais pas vous cacher qu’il y a quelques longueurs, mais l’ensemble reste fort réjouissant, bourré d’humour et de paradoxes.

Le mois prochain : la thérapie contextuelle de Boszormenyi-Nagy.

Roch Du Pasquier

(1) M. de Cervantes, L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, tome 1 (1605), Points.

 

Pour lire les précédents articles de Roch du Pasquier :

Article #1 – Le début des thérapies familiales systémiques : L’école de Palo Alto

Article #2 – Double bind, double lien ou double contrainte

Article #3 – Recadrage et contre-culture

Article #4 – Connotation positive ou escroquerie ?

Article #5 – Hypothétisation, hypothèse systémique, hypothèse circulaire : la jungle des hypothèses

Article #6 – Position basse, affiliation, inspecteur Columbo

Article #7 – Soutenir les personnes et provoquer le système ?

Article #8 – La troisième planète

Article #9 – La résistance et le changement …

Article #10 – La poursuite des thérapies familiales systémiques : la création du Mental Research Institute

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