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Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ?

Notre société répond par la méthode scientifique aux croyances magiques des guérisseurs et elle se croit débarrassée du folklore. Dans le domaine de la psychologie, il n’est pas certain qu’elle ait toujours raison. De nombreuses psychothérapies s’opposent à la psychanalyse et à toute relation d’aide non conforme au « validé scientifiquement » d’aujourd’hui : est-ce un vrai changement ou l’illusion actuelle d’un besoin profondément enraciné en chacun de nous, celui de croire que notre problème pourra être résolu par un autre ?

L’enfant de deux ans arrive en pleurant, s’agrippe aux jambes de sa mère, articule péniblement un « maman bobo, maman tombé » entre ses sanglots. Une fois son récit terminé il guérit instantanément. « Résultat rapide et garanti à 100% » indique le Grand voyant médium guérisseur dans sa publicité. Et si c’était aussi de cela qu’il s’agissait ? Ah, pouvoir juste un instant retrouver nos deux ans et les jambes de notre maman…

Au début des années 60, tout est communication pour les chercheurs de Palo Alto. Pour eux, le comportement n’a pas de contraire. On ne peut pas ne pas avoir de comportement. « Si, dans une interaction, tout comportement à la valeur d’un message, c’est-à-dire qu’il est une communication, alors on ne peut pas ne pas communiquer, qu’on le veuille ou non1. » Donc on ne peut pas ne pas influencer autrui dans les échanges. « Autrement-dit : on ne peut pas ne pas manipuler2. » Peut-être que certains changements que notre psychologie du XXIe siècle attribue à la démarche scientifique ne sont qu’une illustration de ce que la psychanalyse nomme le transfert; ou, plus prosaïquement, de ce que tous les cliniciens s’accordent à qualifier d’effet positif d’une relation de bonne qualité. Une méthode, même « prouvée scientifiquement », n’est pas à confondre avec la qualité de la relation thérapeutique. Mais allons y regarder de plus près.

« L’EMDR, c’est validé scientifiquement ! » m’affirmait une jeune collègue au début de l’année. Dans mon Petit Robert je vérifie que la validité est le caractère d’un raisonnement qui est formellement valable indépendamment de la vérité de ses propositions. Ouf, la validation scientifique n’est pas la vérité, c’est déjà ça de gagner. En reculant de 354 pages, il s’agit d’être précis pour discuter des nouvelles sciences de la psychologie et du développement personnel, je trouve scientifique (qui est conforme aux exigences d’objectivité, de précision, de méthode de la science) et voilà que je commets l’erreur d’ouvrir le dictionnaire historique de la langue française3.

« La science, avant le XIVe s., concerne la connaissance, notamment un savoir pratique au service de la religion (…) et en théologie l’expression la science du bien et du mal concerne la connaissance parfaite de ce qui est bon et mauvais. » Question : aujourd’hui, la science du bien et du mal serait-elle validée scientifiquement ou rangée dans les sciences occultes ? À chaque époque, vous le voyez, sa définition de ce qui est valide. Et avant le siècle des Lumières la théologie, considérée comme une haute science, séjournait aux côtés de la philosophie et des mathématiques.

Un petit peu rasséréné par l’élargissement du contexte qu’entraîne tout voyage temporel, je referme mes dictionnaires et je surfe sur Wikipédia à la recherche d’un article sur la méthode scientifique.

Je navigue d’Aristote à Descartes et j’accoste au réfutationnisme de Karl Popper (depuis le XVIe s., réfuter c’est repousser une allégation en démontrant qu’elle n’est pas fondée). Mais c’est à ne pas y croire, pour lui aucune méthode scientifique ne peut aboutir à une certitude ! Quelle catastrophe pour moi dont le père a fait carrière au CNRS et redémontré, week-end après week-end, la validité de la théorie de la relativité générale entre la poire et le fromage. Le monde vacille, mon ordinateur manque de chavirer avec mes dictionnaires tandis que j’ouvre au hasard Le réalisme et la science, le long post-scriptum de K.Popper à La logique de la découverte scientifique son premier ouvrage paru en 1934.

À la page 150 il explicite son rejet de la théorie inductive, cette conception selon laquelle les connaissances scientifiques se construisent uniquement sur la base de l’observation et qui, pour être valable, nécessite une grand nombre de données qui vont toutes dans le même sens.« Il est beaucoup moins pervers de rejeter cette façon de voir (la théorie inductive), écrit-il, que d’accepter les conséquences, si brutalement contraires au sens commun, découlant de la théorie inductiviste en vogue. » La théorie inductiviste en vogue, ici, c’est celle des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) qui prétendent avoir réponse à tout. Les différents sites consultés annoncent la couleur. Indications : phobies et troubles obsessionnels compulsifs; boulimies, tabagisme et problème d’ordre sexuel (un peu vague); dépression modérée (c’est quoi une dépression modérée ?). Jusqu’ici tout va bien, il reste du boulot pour les thérapeutes expérimentés. Puis cela bascule: prévention du suicide, trouble bipolaire, anorexie mentale, psychose, TMS, ACT, FAP (filtre à particules ?) et fabrication de la pizza de ma grand-mère Giacomina (FPGMG). Sans aucun doute, les TCC ont réponse à tout.

Deux pages plus loin, Popper « propose de considérer que le but de la science est de découvrir des explications satisfaisantes de tout ce qui nous étonne et paraît exiger une explication. » Ouf, je respire ! J’ai une fâcheuse tendance à bloquer ma respiration en ce moment comme lorsque je lis, sur le site Psycom (qui a pour mission de promouvoir une vision globale de la Santé mentale) : « Une TCC est une thérapie brève validée scientifiquement. » Ah! ce n’était donc pas ma collègue qui avait abusé des drogues psychédéliques… Par curiosité je tape « psychanalyse » sur le moteur de recherche du site : aucune définition n’est disponible mais plusieurs articles font état du livre de Michel Onfray. Promouvoir dans une vison globale on vous dit !

Mais quelle explication peut-elle être jugée satisfaisante, se demande Popper ? Une explication qui teste vraiment ses hypothèses, pas une explication qui a pour objectif de s’auto-valider. Pour lui le réfutationnisme naïf consiste à croire qu’il existe une méthode permettant de rejeter les autres théories avec certitude. Caramba, comme il y va ! Était-il déjà informé de l’évolution des thérapies cognitivo-comportementales dans le coeur des agences régionales de santé ?

Sommes-nous en train de revenir à une période de réfutationnisme naïf ? Et je me demande parfois si les psychothérapies à la mode ne sont pas validées – Traitements basés sur la preuve (EBTs)- par leurs recours intempestifs aux acronymes ? Sur Psycom, j’ai trouvé un livre intitulé : Prise en charge du TDAH – Le traitement MCBT par séance. Franchement, en comparaison, L’Éthique de la psychanalyse de Jacques Lacan, c’est de la gnognotte.

Bon, je m’égare, mais ce n’est pas de ma faute si je souffre d’un trouble de déficit de l’attention et d’une tendance avérée à l’hyperactivité (TDAH) : Docteur, ça se soigne comment ? Par des respirations profondes et ma connaissance des techniques de méditation de Pleine conscience (mindfulness, tiens ce n’est pas un acronyme, mais pourquoi ce besoin d’accoler le mot anglais systématiquement ?) mon rythme cardiaque s’apaise doucement. Et je vous propose, si vous ne voulez pas seulement téter l’idéologie des dernières psychologies validées, de poursuivre notre exploration critique de quelques contre-vérités le mois prochain. Karl Popper l’a dit mieux que moi : « C’est dans cette forme de critique que réside ce que l’on appelle la méthode scientifique. Les théories scientifiques se distinguent des mythes uniquement par ceci qu’elles sont critiquables et modifiables à la lumière de la critique. Mais elles ne peuvent être vérifiées ni rendues probables. »4

Roch Du Pasquier

Psychologue clinicien, psychanalyste, thérapeute familial systémique. Il est aussi formateur au Copes et anime la Formation à la pratique systémique et à la thérapie familiale.

1 P. Watzlawick et coll, Une logique de la communication, p. 45, Points Seuil.

22 J.Miermont, Dictionnaire des thérapies familiales, p. 423, Payot.

3 sous la direction d’A. Rey.

4 K. Popper, Le réalisme et la science, Hermann, p.26.