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Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ? fin

La systémique

Mes premiers symptômes sont apparus juste après ma chronique du mois dernier sur les études quantitatives d’évaluation de l’approche des thérapies cognitivo-comportementales (TCC). Au début, je n’y ai pas prêté attention, je maniais simplement ma souris avec plus de dextérité que d’habitude. Moi si malhabile et souvent circonspect face à mon ordinateur, voilà que je naviguais dans ses entrailles comme s’il était un prolongement de moi-même. Jusque-là, tout allait bien. Puis j’ai fait un rêve en 2.0[1] et j’ai  téléphoné à mon psychanalyste pour le lui raconter :

  • J’ai l’impression de voir à travers un écran d’ordinateur. C’est comme si derrière l’écran, c’était moi. Je sais, ça peut sembler étrange… Après il y a un programme informatique qui s’affiche :       #VRML V2.0 utf8

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                                    appearance Appearance {

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  • Ah oui, votre rêve utilise le Virtual Reality Modeling Language ( VRML ), a commenté mon psychanalyste le plus naturellement du monde. C’est plutôt futé d’utiliser un langage de programmation en trois dimensions pour un rêve.

Je n’ai pas pu m’empêcher de me retourner et j’ai vu avec horreur que ce n’était pas mon psychanalyste qui me parlait mais un espèce de robot, les jambes croisées dans son fauteuil, qui ressemblait à C-3PO, le droïde de protocole construit par Anakin Skywalker dans Stars Wars. 

Après ça je me suis obligé à lire des choses plus digestes pour préparer ma chronique. Sur un site nommé Techniques psychothérapeutiques j’ai trouvé un texte de Stanley B. Messer, un professeur d’université qui critique les traitements validés empiriquement (Empirically Supported Treatments : ESTs)[2]. « Il n’y a probablement pas, écrit-il, en matière de traitement dans le domaine de la santé mentale, de question plus controversée que celle du plaidoyer actuel en faveur des traitements qui suivent à la lettre un manuel pratique et qui sont validés empiriquement ». Par validation empirique, Messer parle de traitements qui reposent sur l’expérience pratique mais aussi de traitements capables d’être vérifiés expérimentalement. Il vient questionner ce que Karl Popper nommait la théorie inductive.[3]

Le problème de ces traitements, ajoute-t-il dès son introduction, est d’ « exclure les autres thérapies et les autres modes de pratique. » 

Est-ce là un article récent, me suis-je demandé ? Pensez-vous, il date de 2002 ! Une fois de plus, la vieille Europe est en retard. J’avais eu le même sentiment en lisant, il y a dix ans, que des chercheurs nord-américains s’inquiétaient des longs traitements à la Ritaline qui laissaient les ex-enfants devenus adultes en grande difficultés pour contrôler leurs émotions. Il y a dix ans, je travaillais dans un Centre Médico-Psychologique où un collègue prescrivait de la Ritaline à tour de bras aux enfants agités. Au même moment les chercheurs d’outre-Atlantique nuançaient leurs propos sur l’amphétamine miraculeuse.

  • Faisons preuve de patience, m’exhorte une voix intérieure, un mouvement de balancier finira bien par rétablir l’équilibre. 

L’équilibre, la sacro-sainte homéostasie, ce n’est pas un systémicien qui va vous dire le contraire. Sauf qu’entre temps il n’y aura plus d’autre idéologie que les nouveaux dogmes 2.0. Vous ne me croyez-pas ? Allez donc regarder l’évolution du programme des universités de psychologie et de l’internat de psychiatrie ! «… sur le plan thérapeutique, on retrouve la pharmacologie mais aussi le champ très vaste des psychothérapies : des courants psychanalytiques aux TCC en passant par (…) Chacun, patient et psychiatre, trouvera chaussure à son pied.[4] » Le risque, à ne surtout pas prendre position, c’est que personne ne soit bien chaussé. Et qui peut prétendre avoir un tant soit peu exploré la complexité de l’âme humaine en touchant à tout et à rien ? C’est mon plombier chauffagiste qui m’a expliqué ça : « Ma passion c’est les chaudières, et ça fait quarante ans que ça dure ! » Il a raison, c’est un bon plombier, mais « le problème c’est avec ma femme » m’a-t-il expliqué lors de la dernière révision de la chaudière.

Bon, comme me le commande les psychothérapies actuelles pleines de pensées positives et de solutions rafraichissantes, j’arrête de râler et je reprends ma lecture. 

« J’ai pour objectif dans cet article, précise Messer, de soutenir l’importance égale, si ce n’est plus grande, de la relation thérapeute-patient quand au résultat de la thérapie. » C’est absolument incroyable l’effet thérapeutique que me fait cette simple phrase: voilà que j’ai envie de danser ! Il poursuit : « les unes après les autres, les études, les méta-analyses, et même les méta-analyses de méta-analyses (appelées méga-analyses), ont toutes reproduit le même résultat : il y a très peu de différence parmi les thérapies de bonne foi. Par de bonne foi je veux dire les thérapies qui sont guidées par une structure théorique cohérente, qui ont été pratiquées depuis longtemps, et qui sont des références pour la recherche même si elles ne comportent pas d’études validées empiriquement. » 

Et plus loin : « puisque la majorité des recherches sur les traitements validés empiriquement sont effectuées par des chercheurs d’orientation comportementaliste, toutes les différences que l’ on trouve entre les TCC et les autres thérapies sont probablement dues à l’allégeance du chercheur plutôt qu’à quelque chose de spécifique. » Est-ce une autre illustration de l’effet Rosenthal ?

Enfin, revenant sur certains résultats statistiques des études quantitatives, Messer conclut : « ces données suggèrent qu’il y a de bonnes raisons d’être modeste quand aux vertus des ESTs. » Nous sommes d’accord.

L’homme n’est pas une machine. Dans mon rêve, je me transformais en ordinateur capable de s’auto-programmé. Le hic était que, pour calmer mon angoisse, je voulais, en me souvenant du passé, m’allonger sur le divan d’un droïde. Alors, si  nous ne voulons pas penser et panser nos souffrances en langage codé, nous ferions bien de former des thérapeutes qui jurent par autre chose que par le validé scientifiquement des théories en vogue.

Quel est l’avantage des TCC ? La vitesse. Quel est le mensonge des TCC ? La vitesse.

On fait croire au patient qu’il sera guéri dans un temps défini comme on fait croire au jeune professionnel qu’il sera thérapeute en deux coups de cuillère à pot. Or ce qui fait le bon clinicien ce n’est pas le nombre de techniques qu’il a à sa disposition, c’est son abord authentique de l’autre. D’un autre dans son originalité et dans sa subjectivité. D’un autre qui n’est pas seulement considéré au travers d’un protocole.

Je suis de ceux qui pensent que pour tourner un bol d’argile comme pour devenir un thérapeute, il faut plus de dix ans. Mais ça, ce sera la chronique de la prochaine fois.

Roch Du Pasquier


[1] Sur le web le 2.0 favorise l’interactivité.

[2] Traitement validés « empiriquement » : un avertissement, S. B. Messer, PhD, Doyen, Graduate School of Applied and Professional Psychology, Rutgers, The State University of New Jersey.

[3] Cf la première chronique de Science sans conscience n’est que…

[4] Cf futur-interne.com du 4.06.2013

Roch Du Pasquier :

Psychologue clinicien, psychanalyste, thérapeute familial systémique. Il est aussi formateur au Copes et anime la Formation à la pratique systémique et à la thérapie familiale.

Vous pouvez retrouver les autres articles de la chronique ici : 

1. http://scope.copes.fr/science-sans-conscience-nest-que-ruine-de-lame/

2. http://scope.copes.fr/science-sans-conscience-nest-que-ruine-de-lame-2/