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Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ?

La Simca 1301 Spéciale de mon papa

Je poursuis mes critiques des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) sans attendre la réaction de ma jeune collègue nourrie à cette idéologie. De deux choses l’une, soit je deviens pour elle le nouveau Marc Aurèle, cet empereur romain qui se donnait des exercices afin de ne pas s’éloigner de la voie de la philosophie, soit un vieux schnock définitivement infréquentable. Tant pis, c’est un risque à courir. 

Depuis la dernière fois j’ai envoyé une demande sur le site Psycom : « Je voudrais connaître la méthode qui permet de valider scientifiquement les TCC. » Ils n’ont pas souhaité me répondre. « Les données sur l’efficacité des TCC se sont accumulées, affirme un article en ligne sur Cairn, et il existe des procédures validées empiriquement pour tous les troubles psychopathologiques reconnus. » Reconnus par qui, par quoi ? Par l’idéologie du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders(DSM) de l’American Psychiatrique Association (APA), patate ! 

Non, non, non, n’allez pas croire qu’il s’agisse d’anti-américanisme primaire. Il s’agit simplement de rappeler le contexte et l’endroit d’où ça parle. De mon temps pas si lointain du gratin de chou-fleur et de la Simca 1301 spéciale de mon papa l’idéologie était différente. C’est tout. Il faut nous en souvenir pour ne pas confondre science et vérité. À l’époque de ma jeunesse, j’apprenais la psychiatrie dans l’abrégé de Lempérière et Féline et il n’y avait aucun acronyme pour désigner les troubles psychopathologiques. Je ne dis pas que c’est mieux, je dis que c’est différent. Et d’un vocable différent naît des techniques thérapeutiques  différentes. Celles-ci étaient moins portées sur les TOC, les TSA, les TDAH; ne pensaient pas y répondre avec l’EMDR, la PNL ou la MCBT; et ne cherchaient pas une validation EBTs ou ESTs[1] de ses méthodes. C’était l’époque ou Michel Foucault écrivait dans Les mots et les choses[2] que l’économiel’ethnologie et la psychologie devraient s’assumer en tant que démarches rationnelles d’étude du réel sans expérimentation possible. Si, en 1966, on avait lu Michel Foucault au lieu de regarder Daktari ou Captain America, on n’aurait pas eu la crise des subprimes. Si les flux monétaires étaient considérés autrement qu’à coups d’algorithmes et de probabilités cela ne ferait pas la même chose. Ce n’est pas neutre de choisir une définition de la science plutôt qu’une autre.

Mais de quoi est-ce que j’essaie de vous parler, juste de ma nostalgie ? Non, pas seulement. Je veux vous dire le plaisir que j’ai eu à lire les psychanalystes, les systémiciens et certains cognitivistes, les philosophes, les écrivains, les anthropologues, les sociologues… et à croiser leurs visions du monde pendant mes études de psychologie. Je veux défendre l’idée que science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Et la conscience, comment l’acquiert-on, si ce n’est en considérant le savoir des disciplines connexes ?

À l’époque des dinosaures les lacaniens s’engueulaient avec les freudiens qui s’engueulaient avec les jungiens qui ne s’engueulaient avec personne. Ça ferraillait chez les psychanalystes, ça se méprisait mais ça s’affrontait. À mon époque, celle où les dinosaures commençaient à disparaître, les américains ramenèrent sur le continent européen un autre forme de peste que celle que Freud avait cru leur inoculer en 1909[3], celle de la systémie, et je me suis lancé avec passion dans ce nouvel apprentissage. Un apprentissage que j’ai pu, au fil des années, intégrer à mes autres manières d’être clinicien. Je suis devenu systémicien. J’ai déjà signifié à de multiples reprises dans ces chroniques mon attachement et mon respect pour les chercheurs de Palo Alto. Parallèlement je poursuivais ma psychanalyse, pour moi, parce que j’en avais besoin. Puis je suis devenu psychanalyste en m’autorisant de moi-même et de quelques autres[4]. Avant ça, ayant commencé mes études dans une université résolument  lacanienne et les ayant terminé dans une autre plutôt post-kleinienne, j’ai du faire le pari de l’intégration[5]. L’intégration, ce n’est pas l’assimilation, j’essaierai de revenir là-dessus dans une prochaine rubrique.

Bon, assez de confidences, revenons un peu à nos moutons. Sur le site de l’Inserm je trouve un long article intitulé Études d’évaluation de l’approche cognitivo-comportementale. La stratégie des auteurs (dont les noms sont introuvables) « est de comparer, pour chaque trouble répondant aux critères diagnostiques de la CIM (c’est la classification internationale des maladies) ou du DSM, des types de psychothérapie définis de manière opérationnelle».

L’exemple de l’étude pour le trouble panique et l’agoraphobie:

  • durée moyenne du traitement : 4 ans
  • 76% des sujets vont mieux à l’issu du traitement, avec des troubles résiduels.
  • sur 533 agoraphobes retenus pour l’étude (sur des critères non explicités) 435 suivent une TCC et 214 d’entre eux terminent le traitement.
  • sur les 214, 71% sont améliorés.

      D’où, si mon calcul est juste : 214/435=0,49 49% des patients terminent leur traitement ; 0,49 X 0,71=0,348  

35% des patients suivis par une TCC sont améliorés. Ça alors ! pas si magiques les TCC.

      Le tableau suivant ne prend en compte que les 214 sujets qui terminent le traitement et le taux d’amélioration s’en trouve bonifié, précisent les chercheurs dans un soucis de neutralité bienvenu.

Ailleurs, je glane d’autres conclusions : 

  • Pour les obsessions compulsions « il n’y avait pas de différences entre les anti-dépresseurs prescrits seuls, la TCC, et la combinaison des deux ».
  • Pour les phobies spécifiques « à une année de suivi, la thérapie comportementale par ordinateur (vous avez bien lu!) et la thérapie cognitive montraient des résultats équivalents et supérieurs aux deux conditions contrôles, l’inscription sur une liste d’attente et une expérience dentaire avec un dentiste très doux et gentil. » (ce sont les termes utilisés par les chercheurs)

      J’avais cru comprendre que dans les thérapies cognitivo-comportementales le traitement passait par des exercices comportementaux, cognitifs, émotionnels et corporels. Les deux derniers types d’exercices ne doivent pas être aisément réalisables avec un ordinateur. 

Deuxième remarque : le  dentiste est-il si doux et gentil que ça ? Comment le dentiste est-il recruté et quels sont les critères qui déterminent scientifiquement sa gentillesse ? 

Ok, j’arrête là, sinon vous allez me reprocher de chercher la petite bête. Encore que la petite bête, moi, en bon phobique, je la vois qui fait BZZZ entre les mains de mon dentiste quand il veut me la faire entrer dans la bouche (lire L’homme aux rats de S. Freud pour approfondir) .

L’exemple de la rechute après le traitement pour des patients déprimés: à six ans (après le traitement) 50% des patients du groupe TCC avaient rechuté contre 75% dans le groupe de soutien (qui suivait leur état clinique et leur permettait de parler du quotidien).

      Une question : qui sont les cliniciens qui mènent l’étude ? Des psychothérapeutes rompus aux techniques spécifiques d’animation des groupes thérapeutiques, des spécialistes des TCC en individuel, des ordinateurs ? 

Et son corollaire : que veulent démontrer les chercheurs qui mènent l’étude ? L’effet Rosenthal n’est jamais très loin…

      Dans son expérience sur les rats, Rosenthal sépare au hasard 12 rats en deux groupes égaux. Il donne le premier groupe de rats en disant à ses étudiants : « ces rats ont été sélectionnés pour avoir d’excellents résultats. » Pour le deuxième groupe de rats, il annonce : « pour des raisons génétiques, il est probable que ces rats auront du mal à trouver leur chemin dans le labyrinthe. » Lors de l’expérience les rats du premier groupe obtiennent d’excellents résultats alors que ceux du second échouent massivement. Rosenthal constate que les rats du premier groupe avaient été investis et choyés par les étudiants alors que ceux du deuxième étaient livrés à eux-mêmes. 

Vous avez compris ce que vient valider cette expérience ? L’effet Rosenthal est une expérience validée scientifiquement sur le pouvoir de la suggestion. 

« Heureusement, comme me le disait mon psychanalyste dernièrement, on peut regarder ailleurs que du côté de l’illusion scientifique où l’homme risque de se prendre pour dieu, une sorte de dieu-prothèse fasciné et piégé par les techniques. »

Si votre curiosité résiste encore un peu à notre sujet, je vous propose de terminer ma mini-série sur science et conscience le mois prochain.

 Roch Du Pasquier

Psychologue clinicien, psychanalyste, thérapeute familial systémique. Il est aussi formateur au Copes et anime la Formation à la pratique systémique et à la thérapie familiale.

Vous pouvez retrouver le début de l’article ici : http://scope.copes.fr/science-sans-conscience-nest-que-ruine-de-lame/


[1] Trouble obsessionnel compulsif, trouble du spectre de l’autisme, trouble de déficit de l’attention/hyperactivité; eye movement desentization and reprocessing, programmation neuro-linguistique, mindfulness-based cognitive therapy; traitements basés sur la preuve, traitements validés empiriquement.

[2] Les mots et les choses, tel, Gallimard.

[3] « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste » aurait dit Freud à Jung et Ferenczi en arrivant à Ellis Island.

[4] en référence à la formule de J. Lacan.

[5] Un jardin d’enfants fait le pari de l’intégration, Journal des Psychologues.